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Le miroir de la mélancolie

…elle vivait face à son grand miroir, le célèbre miroir dont le plan avait été dessiné par elle-même… Il était très confortable, il disposait d’angles saillants où l’on pouvait reposer les bras, ce qui permettait de rester beaucoup d’heures face à lui sans se fatiguer. Nous pouvons conjecturer que, en croyant dessiner un miroir, Erzebeth traça les plans de sa demeure.  Et nous comprenons maintenant pour quoi seulement la musique la plus violemment triste de son orchestre de gitans ou les dangereuses sortis de chasse ou l’irascible parfum des herbes magiques de la cabane de la sorcière ou –surtout- les sous-sols inondés du sang humain, purent éclairer dans les yeux de son visage parfait, un esquisse de regard vivant. Parce que personne n’a plus de soif de terre, de sang et de sexualité féroce, que ces créatures qui habitent les froids miroirs. Et à propos de miroirs : jamais on n’a réussi à éclaircir les rumeurs concernant l’homosexualité de la comtesse ; nous ignorons s’il s’agissait d’une tendance inconsciente ou si, au contraire, elle l’accepta avec naturalité, comme un autre droit qui lui appartenait. Fondamentalement, elle vécut dans un milieu exclusivement féminin. Il n’y avait que de femmes dans ses nuits criminelles. Après, quelques détails sont évidemment révélateurs : par exemple, dans la salle de tortures, aux moments de plus intensité, elle avait l’habitude d’introduire un cierge ardent dans le sexe de la victime. Il y a, aussi, de témoignages qui parlent d’une luxure moins solitaire. Une servante affirma, au cours du procès, qu’une dame, mystérieuse aristocrate habillée en garçon, rendait visite à la comtesse. Dans une occasion, elle les découvrit ensemble, en train de torturer une jeune fille. Mais on ignore si elles partageaient d’autres plaisirs à part des sadiques. 

Je continue avec le sujet du miroir. Bien qu’il ne s’agisse pas d’expliquer ce personnage sinistre, il est nécessaire de remarquer qu’il souffrait du mal du XVIème siècle : la mélancolie.

La personne mélancolique est régie par une couleur invariable : son intérieur est un espace de deuil ; rien ne passe là-bas, personne ne passe. Il s’agit d’une scène sans décors où le moi inerte est assisté par le moi qui souffre de cette inertie. Le dernier voudrait libérer le prisonnier, mais, n’importe quelle tentative échoue, de la même manière que Thésée aurait échoué si, en plus d’être lui-même, il aurait été, aussi, le Minotaure ; pour le tuer, donc, il  aurait eu besoin de se tuer. Mais, il y a des remèdes fugitifs : les plaisirs sexuels, par exemple, peuvent effacer, pendant un bref instant, la silencieuse galerie d’échos et de miroirs qui est l’âme mélancolique. Et encore plus : ils peuvent même illuminer cet endroit en deuil et le transformer en une sorte de boîte à musique, avec des personnages de couleurs gaies qui dansent et chantent délicieusement. Après, lorsque la mélodie s’arrêtera, il faudra retourner à l’immobilité et au silence. La comparaison avec la boîte à musique n’est pas gratuite. Je crois que la mélancolie est, en somme, un problème musical : une dissonance, un rythme turbulent. Tandis qu’à l’extérieur tout se passe avec un rythme vertigineux de cascade, à l’intérieur, il y a une lenteur épuisée de goutte d’eau qui tombe de temps en temps. De là que ce dehors, contemplé depuis l’intérieur mélancolique, semble absurde et irréel. Il constitue « la farce que nous devons représenter ». Mais pendant un instant – à cause d’une musique sauvage, ou d’une drogue ou de l’acte sexuel à sa puissance maximale-, le rythme très lent du mélancolique s’accorde avec celui du monde extérieur et le surpasse avec une démesure ineffable et heureuse ;  le moi vibre animé par des énergies délirantes.

            Pour le mélancolique, le temps est une suspension du devenir –en réalité, il y un devenir, mais sa lenteur évoque la croissance des ongles des morts- qui précède et continue la violence fatalement éphémère. Entre deux silences ou deux morts, la vélocité prodigieuse et fugace revêtue de plusieurs formes qui vont de l’ivresse innocente aux perversions sexuelles et même au crime. Et je pense à Erzebeth Bathory et aux nuits dont le rythme était mesuré par les cris des adolescentes. Le livre que je commente dans cet écrit a un portrait de la comtesse : la belle et sombre dame ressemble à l’allégorie de la mélancolie qui montrent les vieilles gravures. Je veux remarquer, en plus, qu’à son époque, une personne mélancolique signifiait  une possédée par le démon. 
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