Bains de sang
Il y avait une rumeur : la comtesse, depuis l’arrivée de Darvulia, prenait des bains de sang humain pour préserver son hardiesse. En effet, Darvulia, comme toute bonne sorcière, croyait aux pouvoirs reconstituants du « fluide humain ». Elle vantait l’excellence du sang de jeunes filles –vierges, si possible- pour dompter le démon de la décrépitude, et la comtesse accepta ce remède comme s’il s’agissait de bains de sagesse. Ainsi, dans la salle de tortures, Dorko s’occupait de couper des veines et des artères ; le sang était recueilli dans des récipients et, lorsque les donnantes s’exténuaient, Dorko versait le liquide rouge et tiède sur le corps de la comtesse, qui attendait tranquille, si blanche, si immobile, si silencieuse. Malgré sa beauté invariable, le temps infligea à Erzebeth quelques uns des signes vulgaires de son devenir. Vers 1610, Darvulia avait disparu mystérieusement et Erzebeth, qui arrivait à la cinquantaine, se lamentait auprès de sa nouvelle sorcière de l’inefficacité des bains de sang. En réalité, au lieu de se lamenter, elle la menaça de la tuer si elle n’arrêtait pas immédiatement la propagation des manifestations exécrées de la vieillesse. La sorcière en déduisit que l’inefficacité était provoquée par l’utilisation de sang plébéien. Elle affirma –ou augura- que, en changeant de tonalité, en employant du sang bleu au lieu de rouge, la vieillesse s’éloignerait confuse et honteuse. Ainsi commença-t-on la chasse de filles de gentilshommes. Pour les attirer, les séides d’Erzebeth argumentaient que la Dame de Csejthe, seule dans son château désolé, ne se résignait pas à la solitude. Et comment abolir la solitude ? En remplissant la sombre demeure avec de filles de bonne famille, auxquelles, en échange de leur compagnie joviale, elle apprendrait les bonnes manières da la vie en société. Deux semaines plus tard, seulement deux « élèves » restèrent des vingt-cinq qui se pressèrent à s’aristocratiser : une est morte peu de temps après, extenuée ; l’autre réussit à se suicider.